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Compétences techniques et intelligence artificielle

Compétences techniques et intelligence artificielle

☀️ L’été pour apprendre autrement, épisode 3 sur 4

En un an, la part des PME suisses utilisant l’intelligence artificielle dans leurs processus est passée de 22 % à 34 %. Un tiers de celles qui l’ont adoptée constatent déjà une évolution des compétences qu’elles recherchent.

Cette adoption soulève une question encore peu explorée. Quand un outil produit une partie du travail, comment se maintiennent les compétences qui permettent de vérifier ce qu’il produit ? Plusieurs travaux de recherche commencent à s’y intéresser.

Le précédent article de cette série apportait un résultat qui surprend souvent.

La montée des compétences transversales dans les offres d’emploi suisses a commencé avant l’IA générative. Elle progresse au même rythme, que le métier soit très exposé à l’IA ou peu exposé.

L’IA n’explique donc pas cette bascule. Reste encore une question fondamentale. Une fois l’IA installée dans le quotidien d’une équipe, que se passe-t-il pour les compétences techniques de ses membres ?

Deux études, deux méthodes

Deux travaux récents apportent des éléments de réponse, avec des approches très différentes.

Le premier vient de Microsoft Research et de Carnegie Mellon. Les chercheurs ont interrogé 319 professionnels sur leur usage réel de l’IA générative, à partir de 936 exemples concrets de tâches. Leur étude a été présentée à la conférence CHI 2025.

Le résultat principal ne porte pas sur la quantité de travail produite. Il porte sur sa nature. Les participants décrivent un glissement de leur activité. La recherche d’information cède la place à la vérification. La résolution de problème cède la place à l’intégration d’une réponse déjà rédigée. L’exécution cède la place à la supervision.

Autrement dit, la tâche ne disparaît pas. Elle change de forme. Or vérifier et produire ne mobilisent pas les mêmes réflexes, et ne s’entretiennent pas de la même façon.

Plus la confiance dans l’outil est élevée, moins l’esprit critique s’exerce. À l’inverse, plus la personne a confiance dans sa propre expertise, plus elle exerce son jugement sur la production de l’outil.

Ce résultat a une implication directe pour les équipes. La capacité à repérer une erreur ne vient pas de la maîtrise de l’outil. Elle vient de l’expertise métier acquise avant l’outil. Un collaborateur expérimenté repère l’erreur. Un collaborateur en début de parcours a plus de mal à la voir.

Le second travail vient du MIT Media Lab. Les chercheurs ont suivi 54 personnes en train de rédiger, réparties en trois groupes : un groupe utilisant un assistant IA, un groupe utilisant un moteur de recherche, et un groupe travaillant sans aide. Mesurée par électroencéphalographie, l’étude de Kosmyna et ses collègues observe l’activité cérébrale la plus faible chez le groupe assisté par IA, et la plus forte chez le groupe sans aide.

Cette étude a suscité un débat scientifique. Un commentaire publié début 2026 souligne la petite taille de l’échantillon et appelle à interpréter les résultats avec prudence. Les deux travaux convergent néanmoins sur un point, celui du lien entre pratique régulière et maintien de la capacité à évaluer un résultat.

Un point pratique en découle. Si la pratique entretient la capacité d’évaluation, la question devient celle des conditions dans lesquelles cette pratique se maintient au sein d’une équipe. C’est le terrain de la formation, et celui des choix d’organisation du travail.

Nous avions décrit ce mécanisme sous le nom de Skill Erosion, aux côtés du Shadow AI et de l’AI Washing (revoir notre article du 30 avril 2026) . Les travaux publiés depuis lui donnent progressivement une base empirique.

Trois arguments qui circulent en entreprise

Trois arguments reviennent régulièrement quand ce sujet est abordé. Chacun repose sur un raisonnement solide, et chacun laisse une question ouverte.

Le premier rapproche l’IA des technologies précédentes.

On s’y habitue, comme à la feuille de calcul en son temps. La comparaison tient pour une partie des usages. Elle porte cependant sur des objets différents : la feuille de calcul exécutait une opération demandée, tandis que l’IA générative propose une réponse à une question. Reste à savoir si cette distinction produit des effets mesurables sur la pratique professionnelle. Les travaux cités plus haut apportent de premiers éléments.

Le deuxième s’appuie sur l’expertise déjà présente dans l’entreprise.

Les collaborateurs expérimentés savent vérifier ce que produit un outil, et les données disponibles vont dans ce sens. La question se pose différemment pour ceux qui démarrent leur carrière avec l’IA déjà installée. Sur quelles tâches construiront-ils l’expertise qui permet ensuite de vérifier ?

Le troisième consiste à observer avant d’agir.

C’est une position défendable, d’autant que la recherche sur le sujet est récente et encore débattue. Elle suppose toutefois de disposer d’indicateurs. Or la production et les délais restent stables dans les cas décrits par les études. Reste donc à définir à quoi une entreprise reconnaîtrait le phénomène si elle décidait de le suivre.

Ce que les entreprises suisses observent déjà

Les données suisses précisent l’ampleur du mouvement. Selon l’étude d’AXA sur le marché de l’emploi des PME, menée par l’institut Sotomo auprès de 300 entreprises romandes et alémaniques, la progression de 22 % à 34 % citée en ouverture s’accompagne d’un second constat.

Un tiers des PME qui utilisent l’IA indiquent que ces outils modifient le profil recherché chez leurs collaborateurs. Selon Michael Hermann, directeur de l’institut Sotomo, elles cherchent désormais des profils à l’aise avec la technologie, et prêts à se former en continu.

Ces deux exigences ne se construisent pas de la même façon.

Une compétence technologique s’enseigne en un module. La disposition à se former en continu se construit dans la durée, à travers les habitudes d’équipe et les priorités posées par le management. Le sujet relève donc autant du management que de la formation.

Pour situer le contexte suisse, l’OFS mesure qu’en 2021, dernière année où l’enquête approfondie a été menée, près de la moitié des personnes actives suivaient une formation continue à visée professionnelle, et que 93 % d’entre elles étaient soutenues par leur employeur. La culture de la formation est donc largement installée.

Sur l’IA en particulier, les pratiques restent en construction. Une enquête de Deloitte Suisse, menée à l’automne 2025 auprès de 99 dirigeants, indique que la formation à l’IA reste volontaire dans 55 % des organisations, et obligatoire dans 24 %. L’échantillon est modeste, et le résultat rejoint les autres données disponibles.

Construire son plan de formation

Trois questions concrètes se posent avant d’arbitrer un budget de rentrée.

Quelle part du budget pour l’outil, quelle part pour le discernement ?

Une formation à la prise en main d’un assistant répond à un besoin immédiat. Sa durée de vie reste courte, puisqu’elle suit le rythme des mises à jour. Une formation qui apprend à évaluer une réponse, à repérer ce qui manque, à savoir quand ne pas s’y fier, s’applique en revanche à n’importe quel outil. Les deux répondent à des besoins distincts, sur des horizons de temps différents. Reste à déterminer la répartition qui convient à votre organisation.

Qui vérifie, et sur quelle base ?

Pour chaque processus où l’IA intervient, une question suffit. Qui, dans l’équipe, est aujourd’hui capable de repérer une erreur dans ce que produit l’outil ? Si cette personne existe mais n’est pas celle qui valide le résultat final, un ajustement du processus répond au besoin. Si personne ne peut le faire, la question devient celle d’une montée en compétence ciblée.

Que faut-il continuer à faire soi-même ?

Listez les tâches que votre équipe réalisait elle-même il y a deux ans, et qu’elle confie aujourd’hui à un outil. Pour chacune, demandez-vous si la perte de pratique est acceptable. Traduire une lettre standard, sans doute. Construire une argumentation pour un client, la réponse mérite d’être débattue en équipe. L’exercice compte moins pour sa réponse que pour le fait de transformer une évolution subie en choix assumé.

Un dernier point concerne les profils juniors. Puisque vérifier suppose de l’expertise, les collaborateurs en début de carrière profitent le plus de l’outil aujourd’hui, et disposent du moins d’expérience pour l’évaluer. Distinguer les niveaux dans un plan de formation répond directement à cet écart.

Entretenir, pas remplacer

L’IA ne supprime pas la compétence technique. Elle change la façon de l’entretenir.

La recherche disponible converge sur un point. L’usage d’outils génératifs déplace l’effort de l’exécution vers le contrôle. Et la qualité de ce contrôle dépend de l’expertise que la personne avait avant d’utiliser l’outil.

Les entreprises suisses le constatent déjà, puisqu’un tiers de celles qui ont adopté l’IA voient leurs besoins en compétences évoluer. La question qui se pose aux responsables formation de Genève, de Vaud et de toute la Suisse romande est donc celle de la répartition de leur investissement, entre la maîtrise des outils et la capacité de jugement qui permet de les utiliser.

Reste une dernière question, celle du prochain épisode. Si la compétence se maintient par la pratique autant que par la formation, comment les adultes apprennent-ils vraiment ?


Dans notre série ☀️ L’été pour apprendre autrement :

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IA en entreprise : Shadow AI, AI Washing, Skill Erosion, les réalités que les chiffres commencent à documenter

IA en entreprise : Shadow AI, AI Washing, Skill Erosion, les réalités que les chiffres commencent à documenter

Il existe une version confortable de l’histoire de l’IA en entreprise. Elle ressemble à ceci : les outils sont accessibles, les équipes s’y mettent progressivement, et l’organisation avance. Pas de grand plan, mais pas de chaos non plus. Une adoption organique, raisonnable, pragmatique.

Cette version est largement répandue en Suisse romande. Elle est aussi, dans bien des cas, inexacte.

Ce que chercheurs et analystes documentent depuis deux ans est clair : beaucoup d’entreprises qui pensent intégrer l’IA la subissent en réalité.Et les effets les plus problématiques ne sont pas visibles tout de suite.

Le Shadow AI : quand l’IA avance plus vite que l’organisation

Le premier concept à comprendre est celui de Shadow AI : l’IA fantôme. Il désigne l’utilisation d’outils d’IA au sein d’une organisation sans validation, sans supervision et sans gouvernance formelle de la part de la direction ou des équipes IT.

Ce n’est pas un phénomène marginal. Selon une enquête IBM menée auprès de 3 000 travailleurs, plus d’un tiers des employés reconnaissent avoir partagé des informations professionnelles sensibles avec des outils IA sans l’accord de leur employeur. Une étude Menlo Security révèle que 68% des employés utilisent des comptes personnels pour accéder à des outils comme ChatGPT au travail  et que 57% d’entre eux le font avec des données sensibles.

Le Shadow AI naît rarement d’une mauvaise intention. Il naît d’un écart : entre ce dont les équipes ont besoin pour travailler efficacement, et ce que l’organisation leur propose officiellement. Quand cet écart est trop large, les gens trouvent leurs propres solutions. C’est humain. C’est aussi, selon Gartner, l’un des risques stratégiques les plus sous-estimés de 2026; 49% des organisations s’attendent à subir un incident lié au Shadow AI dans les douze prochains mois.

Le risque n’est pas uniquement sécuritaire, même si la fuite de données confidentielles vers des serveurs externes est réelle. C’est aussi un risque de cohérence opérationnelle : quand chaque département utilise ses propres outils, avec ses propres pratiques, sans langage commun, les gains individuels ne se traduisent pas en performance collective.

L’AI Washing : la stratégie qui n’en est pas une

Le deuxième phénomène est plus inconfortable à nommer, parce qu’il touche non plus les équipes mais les directions.

L’AI Washing  (par analogie avec le greenwashing)  désigne le fait de surestimer ou de déformer la réalité de son utilisation de l’IA. Cela peut être externe : afficher une « stratégie IA » dans ses communications sans que les pratiques réelles ne le justifient. Cela peut être interne : se convaincre qu’on « fait de l’IA » parce que quelques collaborateurs utilisent ChatGPT, sans gouvernance, sans formation, sans réflexion sur les usages.

Ce second cas est peut-être le plus fréquent, et le moins documenté. Compliance Week le formule ainsi : l’AI Washing « prospère dans un climat où l’optimisme technologique est élevé, la compréhension est faible, et la supervision est très en retard sur l’innovation. »

L’enjeu n’est pas moral. Il est stratégique. Une organisation qui se croit plus avancée qu’elle ne l’est réellement n’alloue pas ses ressources correctement. Elle ne forme pas ses équipes sur ce dont elles ont vraiment besoin. Elle ne pose pas les bonnes questions. Et elle découvre souvent le décalage trop tard.

La Skill Erosion : ce que personne ne mesure encore

C’est le concept le moins visible des trois, et celui dont les implications à moyen terme sont les plus sérieuses.

La Skill Erosion (l’érosion des compétences) désigne ce qui se passe quand des collaborateurs cessent d’exercer certaines capacités cognitives parce qu’ils les ont déléguées à l’IA. Sur le moment, c’est un gain d’efficacité. Sur la durée, c’est une perte de maîtrise.

Gartner a introduit le concept d' »AI lock-in » pour décrire ce mécanisme : lorsque les collaborateurs abandonnent des tâches fondamentales au profit de l’automatisation, leur capacité à questionner, interpréter ou corriger les sorties de l’IA s’affaiblit progressivement. L’organisation devient dépendante d’outils qu’elle ne comprend plus vraiment. Gartner estime que la moitié des entreprises pourraient faire face à des pénuries de compétences irréversibles d’ici 2030 si cette tendance n’est pas gérée.

Un exemple concret : un chargé de communication qui utilise l’IA pour produire l’ensemble de ses contenus gagne du temps: c’est réel et mesurable. Mais s’il cesse d’exercer son propre jugement en parallèle, quelque chose se perd. La capacité à construire un angle original. À sentir le ton juste. À écrire sous pression quand l’outil ne suffit pas. Ce n’est pas visible dans les indicateurs à court terme. Ça le devient quand la situation l’exige.

Le même mécanisme s’observe dans le recrutement : un responsable RH qui s’appuie systématiquement sur l’IA pour la présélection peut perdre progressivement l’intuition qui lui permettait d’identifier les profils atypiques : précisément ceux que les algorithmes excluent en premier.

La Skill Erosion est d’autant plus difficile à détecter qu’elle est asymptomatique : elle progresse sans déclencher d’alerte immédiate, jusqu’au moment où une situation complexe ou une défaillance de l’outil révèle que l’expertise humaine de substitution n’est plus là.

Alors, comment ne pas en arriver là ?

Face à ces trois dynamiques, il n’existe pas de solution miracle. Mais il existe une approche qui change fondamentalement la posture, ce que les chercheurs en organisation appellent le Human-AI Teaming : non pas gérer l’IA, mais construire une véritable collaboration entre les équipes humaines et les outils.

Le Human-AI Teaming n’est pas un concept de plus dans la liste des buzzwords. C’est une façon structurée de penser la relation entre les capacités humaines et les capacités des outils, non pas comme une substitution, mais comme une complémentarité active. Selon le cadre CHAI-T, il repose sur cinq dimensions : l’échange d’information, l’apprentissage mutuel, la validation croisée, le feedback, et l’augmentation réciproque des capacités.

Ce qui distingue concrètement une organisation qui pratique le Human-AI Teaming d’une qui fait du Shadow AI : dans le premier cas, il y a une réflexion explicite sur ce que l’humain doit conserver comme compétences propres, et sur ce que l’IA peut prendre en charge sans fragiliser l’ensemble. Dans le second, cette réflexion n’a pas eu lieu.

Ce n’est pas un projet technique. C’est un projet organisationnel et managérial et c’est précisément pour ça qu’il est souvent remis à plus tard.

Quatre questions pour se situer

Il n’existe pas de diagnostic universel. Mais ces questions permettent d’ouvrir une réflexion honnête sur où en est réellement une organisation

Sur le Shadow AI: Si vous demandiez à vos équipes de lister tous les outils IA qu’elles utilisent cette semaine, auriez-vous des surprises ? La plupart des directions en auraient. Ce n’est pas un problème de confiance, c’est une question d’écart entre ce que l’organisation propose et ce dont les collaborateurs ont besoin pour travailler efficacement. Cet écart mérite d’être compris avant d’être comblé.

Sur l’AI Washing : Votre organisation a-t-elle une « stratégie IA » formalisée ? Si oui, est-ce que les personnes qui travaillent avec vous au quotidien la connaissent et la reconnaissent dans leur travail réel ? Une stratégie qui existe sur le papier mais pas dans les pratiques n’est pas encore une stratégie, c’est une intention. La distance entre les deux est souvent plus grande qu’on ne le croit.

Sur la Skill Erosion : Y a-t-il des compétences que vos équipes exerçaient régulièrement il y a deux ans et qu’elles exercent moins aujourd’hui parce qu’un outil s’en charge ? Si oui, est-ce un choix délibéré ou une dérive non remarquée ? La question n’est pas de résister à l’automatisation, mais de décider consciemment ce qu’on choisit de conserver comme expertise humaine, et pourquoi.

Sur le Human-AI Teaming : Quand une décision importante est prise dans votre organisation en s’appuyant sur une sortie d’outil, qui valide ? Qui est en mesure de dire « ce résultat me semble juste » ou « quelque chose ne va pas ici » ? Si cette personne n’existe pas clairement, ou si elle n’a plus suffisamment pratiqué pour avoir ce jugement, c’est là que commence le vrai risque.

Ce que ces questions révèlent

L’IA n’est pas une menace ni une solution. C’est un révélateur. Elle révèle la qualité de la gouvernance interne, la clarté des rôles, la robustesse de la culture organisationnelle. Les entreprises qui s’en sortent le mieux ne sont pas forcément celles qui ont les outils les plus sophistiqués, ce sont celles qui ont décidé consciemment comment elles voulaient s’en servir.

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